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Gilles Finchelstein

Directeur général de la Fondation Jean-Jaurès


La technique de grignotage


Il y a cinquante ans, un prestigieux Conseiller d’Etat, Roger Errera, publiait un essai remarqué : Les libertés à l’abandon. En en rendant compte dans Le Monde, Pierre Vidal-Naquet louait la description « par le menu, de la technique de grignotage par laquelle les libertés publiques ont été peu à peu, malgré certaines réactions, amenuisées ou même parfois ridiculisées ».

De la réalité du danger. La première question consiste à savoir si, aujourd’hui, les libertés sont effectivement sur le recul. Lorsque l’on porte son regard vers le vaste monde, l’Union européenne continue de faire bonne figure. C’est en Europe, malgré tout, que la combinaison entre libertés politiques, libertés individuelles et libertés collectives reste la plus harmonieuse. Mais, lorsque l’on concentre son analyse sur le dernier quart de siècle, le constat est plus sombre. C’est vrai des faits entre victoire, ici, du populisme ; remise en cause, là, de l’indépendance de la justice ou des médias ; recul, ailleurs, de la possibilité d’exercice de libertés individuelles. Mais c’est vrai peut-être plus largement encore du climat : nous semblons entrer dans ce que Guy Hermet appelait « l’hiver de la démocratie » où ce qui semblait solidement acquis devient tout à coup incertain et fragile.

De la connaissance des adversaires. La deuxième question consiste à nommer ceux qui menacent précisément ces libertés en Europe. Il y a les populistes de tout poil, évidemment – a fortiori lorsqu’ils arrivent à diriger un gouvernement et, davantage encore, si d’aventure ils parviennent à entamer un second mandat. Mais il n’y a pas qu’eux ! Il y a les terroristes, dont la cible est nos libertés, les dogmatiques, dont les croyances ne peuvent être discutées, les technoïdes, aveuglés par la passion numérique, voire les libertariens, dont l’amour des libertés conduit à récuser toute limite ou tout contrôle sur leur exercice – la liste n’est pas exhaustive. Et puis il y a chacun de nous qui pouvons, au nom d’un prétendu bon sens, d’une soi-disant efficacité, de supposées bonnes intentions, baisser la garde.

De la nécessité du combat. D’où la troisième (éternelle) question : que faire ? Nous avons plus que jamais besoin d’engagés – c’est-à-dire de citoyens qui, dans les écoles, les associations, les think tanks, les réseaux sociaux, font la pédagogie des exigences de la démocratie et des libertés. Et nous avons besoin aussi d’enragés – c’est-à-dire de citoyens vigilants qui ne laissent rien passer car ils savent que ce qui menace les libertés, c’est avant tout « la technique de grignotage » dont parlait Pierre Vidal-Naquet.

 

 

Gilles Finchelstein, Directeur général de la Fondation Jean-Jaurès



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