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FRANçois sureau

Avocat, écrivain, Président du jury du Prix du Livre Politique


Antigone, Créon et nous


Ces dernières semaines, le rideau parlementaire s’est ouvert à nouveau sur l’une des scènes favorites de notre théâtre national : celle où l’on s’écharpe sur le sort des libertés. Sur fond d’émeutes, d’un côté Antigone et de l’autre Créon. Mais Antigone n’est pas aussi pure, ni Créon aussi efficace qu’on peut le croire.

L’espace des libertés politiques se réduit lorsqu’on prétend borner la liberté, liberté de la presse, liberté d’expression, droit de manifester, quelles que soient les bonnes raisons que l’on donne. Car c’est dans cet espace que se forme la conscience du citoyen. Toutes les limitations apportées à ces droits, la main sur le cœur ministériel et pour les meilleurs motifs, aboutissent à renforcer la position subordonnée du citoyen, susceptible d’être intimidé dans l’exercice de ses prérogatives par l’Etat et ses agents. Et je n’ai pas ici de l’Etat une vision datée. Ce n’est pas seulement de préfets et de police, mais des juges, des procureurs, des autorités indépendantes. La disposition selon laquelle l’autorité judiciaire est la gardienne des libertés ne désigne rien d’autre qu’une règle de compétence. Au-delà, il faut vraiment vivre sur la lune pour croire que le métier des juges et des procureurs n’est pas de poursuivre et de condamner. Si bien que la seule question qui vaille est celle des garanties du citoyen. Prenez la loi « anticasseurs ». Ce qui la rend inacceptable, c’est qu’elle se fonde sur le soupçon individuel, l’interdit individuel, le fichage individuel. Qu’il soit le fait du préfet ou du procureur est indifférent. Si elle s’était bornée à faire établir des périmètres ou faire ouvrir les sacs, car il est bien évident que le droit de manifester n’est pas celui de ravager la ville, personne n’aurait pu sérieusement y objecter. Or c’est la première voie qui a été choisie, pas la seconde, par une majorité qui se qualifie elle-même de « progressiste ».

La fabrique des libertés se dégrade continument depuis 20 ans. Le juge n’est plus le gardien de grand-chose tant les lois sont devenues intrinsèquement liberticides. Le Parlement peut voter en quelques jours une loi qui permet de conserver en prison une personne qui a purgé sa peine, une autre qui autorise le procureur à prendre des mesures relatives à des délits qui n’ont pas encore eu lieu. Il faut attendre le Conseil constitutionnel pour voir rappeler quelques principes essentiels et d’abord celui-ci, qui est le fondement même de la Déclaration : que dans notre tradition un régime n’est légitime que parce qu’il permet de garantir la liberté. On peut le regretter, préférer les fadaises du bien commun ou les cruautés de l’ordre social, mais c’est ainsi. Chez nous, l’intérêt général se fonde sur la liberté, et le droit en est le centre. Bien sûr, nous pourrions abroger la Déclaration. Mais tant que nous ne l’avons pas fait, nous devrions essayer, à égale distance de Créon et d’Antigone, de revenir sur ce chemin où s’accomplit l’éducation de l’homme à la raison démocratique.

 

 

François Sureau, Avocat, écrivain, Président du jury du Prix du Livre Politique

Crédits photo : © Catherine Hélie - éditions Gallimard


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