Christophe Guilluy, No Society, Flammarion

Le dernier essai de Christophe Guilluy est un succès en librairie. On le comprend aisément, il incarne, par son succès, une analyse essentielle au débat public aujourd’hui. On entend cependant peu de critiques d'un ouvrage qui pose pourtant plusieurs problèmes

Le premier est posé aux lecteurs qui avaient lu les deux précédents essais de l'auteur, La France périphérique (2014, Flammarion) et Le Crépuscule de la France d'en haut (2016, Flammarion) : ils trouveront dans ce livre des répétitions inopportunes sinon moins efficaces.

Quant aux lecteurs qui pensaient - ou penseraient - lire l'essai d'un géographe (c'est ainsi qu'est présenté l'auteur en quatrième de couverture) : les quatre pages de cartes non commentées glissées au milieu des deux-cent-trente-sept autres pages et les quelques chiffres d'études statistiques ou économiques rattachées à des territoires n'apportent aucune clé de lecture géographique et partant scientifique.

Si on parvient à identifier les tendances de fond qu'il souhaite critiquer, son diagnostic apparaît inachevé : qui sont ces "classes dominantes occidentales" ? Le long champ lexical utilisé pour qualifier ce qui constituerait une catégorie d'individus et les sous-entendus calamiteux en font un essai plutôt superficiel et, à vrai dire, "hors sol" : il évoque successivement et alternativement le "monde d'en haut" ou simplement "le haut", la "sécession des élites", la "désertion des bourgeoisies", les "catégories supérieures", les "riches", "la classe politique, médiatique et académique", "le gratin de l'élite mondiale", "l'hyper-élite"...

Si cet essai peut permettre de (re-)créer négativement ce lien social manquant - l'un des piliers de la thèse de l'auteur - entre tous ceux qui ne se reconnaitraient dans aucune de ces catégories, il rend difficile la réalisation de la préconisation du géographe : "Aidons-les à réintégrer la communauté nationale !".

On regrette que Christophe Guilluy n'aille pas au bout d'idées en partie développées - et avec plus de rigueur - par différents auteurs du monde anglo-saxon cités en notes de bas de page et dont nous recommanderions aussi la lecture : de Christopher Lasch à David Goodhart, de Noam Chomsky à Douglas Murray, ou encore le Rapport sur les inégalités mondiales auquel ont contribué notamment les Français Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman.