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Laurent Joffrin 

Directeur de la rédaction, Libération  


Les GAFA contre la République 

La vie de la République est un éternel recommencement. Régime humain, elle est par nature imparfaite et fragile. Toujours, il lui faut corriger ses travers, lutter pour ses principes menacés, faire reculer ses adversaires. Elle a réussi au 19ème siècle à maîtriser les anciennes féodalités, aristocratiques ou cléricales. Sans cesse il en naît de nouvelles, en général dans le champ économique. Les plus dangereuses, au 21ème siècle qui commence, sont les féodalités numériques. Bâtissant des monopoles sur une concurrence effrénée, les multinationales de l’informatique personnelle, celles qu’on appelle les GAFA, ont acquis une puissance inquiétante. Comme les anciens ducs, comme les barons et les marquis de jadis, elles échappent à l’impôt, amassent des fortunes colossales, parlent d’égal à égal avec les Etats démocratiques. Elles influent sur la vie de millions de citoyens par la manipulation des milliards de données, se prêtent complaisamment à la diffusion de fausses informations, de messages de haine et d’idéologies sectaires. Elles privatisent la censure en imposant leurs propres normes à la circulation de l’information. Il apparaît aujourd’hui, à travers le scandale qui met en cause Facebook, qu’elles interfèrent aussi dans le processus électoral en cédant leurs « data » aux stratèges du populisme. On dénonçait hier « les rois de la mine et du rail », selon les paroles de l’Internationale. On est aujourd’hui en butte aux agissements des empereurs de l’écran et de l’algorithme. 

On croit parfois que seule la restauration de la souveraineté nationale peut contenir ce fléau. C’est une illusion. La République doit se battre sur un plan national ET à l’échelle internationale. Contraindre les GAFA à acquitter l’impôt, réguler leur fonctionnement, rendre aux représentants élus la maîtrise des lois démocratiques sur l’information, contrôler le pouvoir public acquis par ces puissances privées : c’est la tâche de l’heure. Les États nationaux n’y suffiront pas. C’est leur coalition qui équilibrera l’influence délétère des GAFA, à travers l’Europe unie, les institutions internationales et les accords entre gouvernements. Les progrès accomplis dans la lutte contre les paradis fiscaux montrent que cet objectif est réaliste, même s’il est difficile à atteindre. Traités fiscaux, règles mondiales sur la circulation des signes et des symboles, limitation des interventions dans les campagnes électorales : les outils existent, il suffit de les utiliser. Pour récupérer sa souveraineté, la République française doit aussi l’exercer au-delà des frontières, par la coopération internationale, seul contrepoids aux excès de la mondialisation. 


Laurent Joffrin, Directeur de la rédaction, Libération