Journée du Livre Politique 2013
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Article publié sur "rue89" – Sylvain Gouz

Pas plus que vous, ou n’importe qui, je n’aime payer d’impôts. Mais je suis effondré, en même temps qu’effrayé, par le résultat le plus fâcheux d’un sondage Ipsos, réalisé pour la 22e Journée du livre politique, qui s’est tenue ce samedi dernier. A savoir que, à la question «  quels sacrifices les Français seraient-ils prêts à consentir pour améliorer la situation économique de la France ? », l’augmentation de 10% des impôts et taxes arrive bonne dernière parmi les réponses, loin derrière le «  sacrifice  » de quelques jours de congés ou le partage du travail.

Refus général

Cette «  allergie fiscale  », comme le titrait le Monde commentant ce sondage, est bien partagée  : égalité entre les sympathisants du PS et de l’UMP  : ils ne sont que 22% à imaginer accepter une hausse des impôts, ceux du Modem ne sont plus que 15% dans ce cas, le pourcentage baisse à 13% pour ceux du Front de gauche et s’effondre à 3% pour les sympathisants du FN.

Une bérézina pour la fiscalité  ! Et encore convient-il de noter que ce sondage Ipsos a été réalisé bien avant les aveux de Jérôme Cahuzac. Payer ses impôts, j’y reviens, n’est pas agréable, parfois c’est même douloureux, voire, dans certaines situations, insupportable. Et pourtant, c’est la contrepartie de l’appartenance à la collectivité.

Au-delà même de la diversité des situations politiques, la plupart des nations européennes se sont constituées autour de l’impôt commun. C’est le cas en France, déjà sous la royauté, mais c’est également dans des circonstances bien différentes ce qui s’est produit en Allemagne (Bismarck…) ou en Italie.

De 1789 à 1914

Faut-il citer de nouveau la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789, qui en son article 13 énonce : «  Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés  »  ?

Faut-il se référer aux débats parlementaires du début du XXe siècle (1914), lorsque fut voté sous les auspices de Joseph Caillaux, après dix ans de polémiques, le principe de l’impôt progressif sur le revenu  ?

Toutes choses égales, il en va du consentement à l’impôt comme des rapports entre la vengeance et la justice. Il est compréhensible que si l’un de ses proches est victime d’un crime, chacun réagira probablement en voulant, de manière instinctive, «  faire la peau  » du criminel.

Cela n’en reste pas moins inadmissible pour n’importe quelle société. C’est là qu’intervient la Justice, ciment de la vie en société, du vivre ensemble, du « faire-société », comme on dit. Le vivre ensemble, justement, qui suppose que chacun contribue aux dépenses communes, à raison de ses moyens.

Les plus riches mobilisent les autres pour eux

Tout cela c’est de la philosophie, rétorqueront beaucoup, constatant les hausses récentes des impôts et des taxes. Et beaucoup se laisseront ainsi manipuler. Car il faut tout de même reconnaître le grand art des plus fortunés de nos concitoyens pour faire se battre à leur côté, voire à leur place, ceux qui le sont beaucoup moins.

Lorsqu’on regarde de près les mesures fiscales prises depuis un an, l’essentiel des hausses (nouvelle tranche du barème à 45%, imposition des revenus du capital comme celle des revenus du travail, rétablissement du barème de l’ISF, réduction des niches fiscales) atteint avant tout «  ceux qui ont le plus  ».

Et ceux-ci ont réussi, de manière exagérée, à faire croire que «  les classes moyennes  » étaient les plus atteintes. Il s’est ainsi créé une espèce d’ambiance de «  pressurisation fiscale  » qui, il faut l’affirmer, ne correspond guère à la réalité pour le plus grand nombre.

Qui sait ce qu’il paie en TVA ?

L’ire des Français se concentre sur ce malheureux impôt sur le revenu. Mais qui sait ce qu’il acquitte par jour, par mois ou par an, au titre de la TVA – l’impôt injuste par excellence –, qui constitue plus de la moitié de la manne fiscale de l’Etat (51,7% en 2011, soit 140 milliards, face à un «  petit  » 51 milliards pour l’impôt sur le revenu)  ? Quel salarié ordinaire décortique vraiment sa feuille de paie pour comptabiliser CSG et CRDS ou faire l’addition de ses cotisations sociales  ?

Il est de bon ton, du côté des adversaires de l’impôt, afin précisément d’amplifier l’allergie fiscale, de pointer que chacun travaille près d’un jour sur deux pour «  nourrir la bête  », autrement dit payer ses impôts sous une forme ou une autre. Ce sont les fameux prélèvements obligatoires, notion sur laquelle il y a beaucoup à dire.

Un rêve de shadock

Mais c’est oublier que pratiquement la moitié de ce qui est perçu par l’Etat au sens large (y compris donc collectivités locales et organismes de protection sociale) est redistribuée sous forme de prestations (les shadocks auraient rêvé d’une telle pompe aspirante-refoulante).

C’est ne pas comprendre que l’autre moitié sert à faire fonctionner les services publics (l’Ecole, la Justice, les Armées… et jusqu’à l’éclairage public). Sans aucun doute y-a-t-il des gaspillages et assurément des économies à réaliser. Est-ce une raison pour se défier à ce point de l’impôt  ?

Cet accès d’allergie fiscale est d’autant plus inquiétant qu’il est le symptôme – un symptôme de plus à côté, notamment de l’abstention électorale) de la crise de défiance que traverse notre société. Crise analysée, on le sait, sur un large spectre, par trois économistes (Yann Algan, Pierre Cahuc et André Zylberberg) avec leur ouvrage « La fabrique de la défiance  ».

Délibérément, les remugles de l’affaire Cahuzac n’ont pas été évoqués ici – d’autres s’en chargent –, qui bien sûr ne peuvent qu’amplifier le phénomène que l’on vient de déplorer. C’est autour de l’impôt que les nations modernes se sont constituées. Craignons qu’elles se délitent par le refus de l’impôt  !

Sylvain Gouz



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